Depuis quelques mois, des débats animés ont lieu sur le risque de destruction massive d’emplois, remplacés par l’IA. Souvent résumé à deux points de vue irréductibles, il y aurait les alarmistes qui idéaliseraient les capacités de l’IA, et les rassuristes qui ne voient dans l’IA qu’un outil de plus. Le problème est en réalité plus nuancé, et le pape le montre extrêmement bien dans son encyclique Magnifica Humanitas : l’IA risque bien d’éclipser la dignité humaine dans son travail si l’on reste dans une logique productiviste.
Les deux arguments capitaux (sur lesquels les autres se fondent) avancés par les défenseurs de l’IA comme simple outil sont :
- L’IA automatise les tâches répétitives, pas des métiers ;
- L’histoire montre surtout une transformation des emplois, pas leur disparition.
Prenons le temps de montrer les limites de ces deux arguments.
On ne fait qu’automatiser des tâches répétitives
L’erreur ici consiste à ne pas définir ce qu’est une tâche répétitive. Qu’entend-on par « tâche » ? Quelle différence entre une tâche et un travail ? Le dictionnaire définit une tâche comme un « travail qu’on doit exécuter » … à partir de quel moment deux tâches sont différentes ? à partir de quel moment est-elle répétitive ?
Il y a 5 ans, développer un nouveau programme n’était pas considéré comme une tâche répétitive… Aujourd’hui oui. On se rend compte ici que le sens de « tâche répétitive » change en fonction de l’IA. Avant, elle n’était pas répétitive car on considérait comme nouveau chaque nouveau projet, chaque changement à faire. Mais on peut aussi regarder la tâche comme le fait de lire, de taper au clavier, de corriger, d’enregistrer, de tester, etc.
Prenons un autre exemple : je travaille dans un atelier de réparation de téléphone. Hier je faisais absolument tout manuellement avec mes outils. Puis sont sorties des machines capables de démonter automatiquement la structure (décoller l’écran, retirer la coque, etc). Finalement, j’ai automatisé cette étape « répétitive » de réparation : quelle que soit la réparation à effectuer, je dois commencer par là ! Finalement, je ne remplace qu’une tâche répétitive… Qui à l’origine ne l’était pas, puisque chaque téléphone peut être différent !
Aujourd’hui, peut-être existe-t-il des machines qui peuvent démonter non seulement la structure, mais les différents circuits, et même les composants des circuits, les tester, les remplacer, remonter etc. Autant de tâches répétitives dès lors qu’on regarde à suffisamment haut niveau ! Ne peut-on pas considérer que réparer un téléphone était une tâche répétitive ? C’était pourtant le métier d’origine dont il était question.
On vient d’imaginer le remplacement d’un métier avec un outil qui automatise « juste » les « tâches répétitives » .
Et on peut finalement considérer tous les métiers d’un point de vue purement fonctionnel, où tout devient une « tâche répétitive » : pourquoi pas les interactions sociales, se mouvoir physiquement, écrire, peindre une peinture, réfléchir sur un sujet ?
La vérité est que chaque métier peut être réduit à un ensemble de tâches de plus ou moins haut niveau. Et chaque tâche peut contenir des sous-tâches jusqu’à arriver à un travail élémentaire : bouger, réfléchir, etc.
Ainsi nous pouvons dire : ce n’est pas parce qu’un outil automatise des tâches qu’il ne remplacera pas des métiers complets.
Arrive donc la question : l’IA pourra-t-elle remplacer toutes les tâches, et donc tous les métiers ?
L’histoire montre surtout une transformation des emplois, pas leur disparition
C’est la seconde grande objection : dans l’histoire de l’industrie, de nombreuses fois la population s’est révoltée contre les machines ou a craint un remplacement massif des emplois, et cela n’est jamais arrivé. Donc avec l’IA, ça n’arrivera pas. Les emplois ne seront donc pas détruits, mais transformés.
Sauf que c’est faux ! Et pour le comprendre, il faut saisir le changement de paradigme qu’est l’IA dans le monde des machines.
Les autres technologies avaient un fonctionnement et une finalité définis dans leur structure. Un marteau était fait pour enfoncer un clou, pas pour faire tournevis. Une calculatrice pour faire des opérations mathématiques, pas pour trier des données. La machine à tisser de Jacquard était faite pour tisser, pas pour jouer du piano. Le piano automatique pour jouer du piano, pas pour composer.
Une seule exception : l’ordinateur. C’est ce que démontra Alan Turing en 1936 dans « On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem« . Ce papier introduit la notion de « machine universelle » , une machine capable de résoudre tous les problèmes calculables. Et c’est justement l’une des finalités du domaine de l’informatique : comment réduire les problèmes à de simples calculs afin de les résoudre automatiquement.
Cette méthode scientifique n’avance pas seule, elle est appuyée par un courant philosophique très puissant qui réduit la nature simplement à ses perspectives fonctionnelles. C’est notamment le cas des transhumanistes. Et dans cette unique vision technique, ils ont tout à fait raison. En revanche, dans une pensée philosophique chrétienne, on ne peut que rejeter cette approche.
Ainsi, l’ordinateur qui est une machine généraliste, a une finalité générale, puisqu’elle peut réaliser théoriquement toutes les tâches possibles. La conception physique de l’ordinateur ne le prédétermine pas à un usage spécifique, ainsi que nous l’avons déjà expliqué dans notre article « Évolution de la machine » . C’est tout son intérêt. Cette machine peut tout faire, moyennant lui donner les extensions adéquates : la robotique (il est en ce sens impossible de séparer robotique et informatique). On peut tisser, calculer, enfoncer des clous, visser, trier des données, jouer du piano, composer, etc.
En somme, toutes les tâches devraient être programmables plus ou moins facilement, mais automatisables malgré tout.
À première vue, cette explication donne raison à l’argument : lors de l’arrivée de l’ordinateur, de nombreuses personnes ont craint la destruction massive d’emplois, et on constate au contraire que de nombreux emplois ont été générés par ce domaine. Il y a donc eu un déplacement des emplois, et non pas une destruction massive.
Sauf que l’ordinateur est une machine physiquement généraliste… Or, comme nous l’avons expliqué dans notre article « Fonctionnement de l’ordinateur » , cette machine est une intrication de matériel et de logiciel. Si le matériel est généraliste, mais que le logiciel ne l’est pas, la machine reste globalement spécialisée et son impact limité.
Or, l’IA générative est la première base fonctionnelle d’un logiciel généraliste. Contrairement aux autres logiciels, il n’y a pas besoin de développeur pour que l’IA apprenne à réaliser des tâches. On ne programme pas particulièrement ChatGPT pour qu’il sache traduire ou écrire du code. Cette capacité émerge naturellement lors de l’entraînement.
Il y a 10 ans, si on voulait un traducteur, on créait un logiciel spécialisé pour ça. Si on voulait un solveur de problème mathématique, on créait un tout autre logiciel. Avec l’IA, le même logiciel fait les deux. Cependant, l’IA n’est à ce jour pas entièrement généraliste, certaines actions restent hors de sa portée. Mais ce n’est pas un problème structurel lié au fondement logiciel, c’est plutôt un manque d’entraînement et d’optimisation d’une même base logicielle et d’entraînement.
Ainsi, pour la première fois, il y a 3 ans et demi, un logiciel généraliste a été rendu public : ChatGPT. Depuis, les IA s’améliorent de façon exponentielle. Elles savent à présent traiter des fichiers textes, de long contexte (contre quelques milliers de mots au début), les images, les sons, les vidéos, appeler des outils, utiliser des chaînes de raisonnement… Et tout cela avec un coût énergétique de plus en plus faible : un modèle équivalent de GPT3.5 qui tournait sur des serveurs, peut à présent fonctionner sur un smartphone ! 3 ans et demi…
Une machine généraliste (l’ordinateur) avec un logiciel généraliste (l’IA) : voilà ce qui peut détruire les emplois sans les remplacer.
Certains rétorqueront que l’IA est un domaine qui créera de l’emploi… Mais quels emplois pourra-t-on bien créer si les tâches qui doivent y être exécutées sont automatisables par l’IA ? Par ailleurs, il suffit de constater dans quels domaines les ingénieurs en IA améliorent leur produit : dans la recherche scientifique, dans les maths, et dans l’IA. Leur but clairement affiché : automatiser la création des futurs modèles d’IA !
L’IA ne générera pas d’emploi viable, puisque par définition, elle pourra automatiser les tâches à long terme. Et pourtant, elle détruit des emplois. Pas « seulement des tâches » , comme nous l’avons vu.
Ainsi, ceux qui ont prédit la destruction d’emplois lors de l’émergence de l’ordinateur avaient raison dans le fond. Seulement, si cela n’est pas arrivé aussi vite que ce qu’ils pouvaient penser, c’est à présent en train de se réaliser. L’IA vient de libérer la puissance de l’informatique. Et ça ne touche pas uniquement le domaine de l’informatique, mais également à l’ensemble de ses champs d’application, notamment la robotique dont les progrès ces derniers mois sont spectaculaires).
Conclusion : un problème qui n’est pas que technique
En somme, il n’y a aucune raison structurelle de croire que l’IA ne détruira pas les emplois.
La question n’est pas de savoir si l’IA va détruire des emplois, mais à quelle vitesse ? Beaucoup de facteurs rendent difficile de formuler une réponse. Aujourd’hui, l’IA est très peu optimisée, il y a tant de progrès et de découvertes à faire pour avoir une solution optimale. Mais cette montagne de travail est déjà accélérée par les IA actuelles. Est-ce donc en siècle, en décennies ou en années que ces progrès seront réalisés ? Difficile à dire. Mais ça va déjà trop vite.
On ne dit donc pas que la destruction d’emplois est inévitable. On dit simplement que si nous n’y faisons rien, que nous ne modifions pas rapidement notre système économique pour placer au centre l’humain et la dignité humaine plutôt que la productivité, les emplois seront à terme largement remplacés par l’IA.
C’est d’ailleurs tout le sens de l’encyclique Magnifica Humanitas : le Pape prône la défense du travail humain comme inhérent à la dignité humaine. Il appelle à reconcevoir nos sociétés pour ne pas se centrer sur la productivité, mais sur la valeur humaine. Sans ce changement, l’homme se fera déclasser par l’IA.
La question, si on ne change pas notre philosophie de l’économie, ne sera donc pas de savoir si les emplois seront remplacés, mais quand.
L’IA est donc, comme nous l’avons déjà montré de nombreuses fois sur ce blog, un enjeu anthropologique majeur pour notre temps.